Je marchais toujours derrière Mrs. Haze quand, au-delà de la salle à manger, jaillit soudain une explosion de verdure - la piazza! chanta mon guide, et subitement, au dépourvu, une longue vague bleue roula sous mon coeur et là, demi nue sur une natte inondée de soleil, s’agenouillant et pivotant sur ses jarrets, je vis mon amour de la Riviera qui m’observait par-dessus ses lunettes noires.
C’était la même enfant - les mêmes épaules graciles aux reflets de miel, le même dos souple et soyeux et nu, la même chevelure chataine. Le foulard noir à pois qui ceignait son torse cachait a mes yeux de simien sénescent, mais non point aux regards d’une mémoire toujours vivace, les seins juvéniles que j’avais caressés un jour immortel. Et, telle la nourrice d’une petite princesse de conte de fées (disparue, enlevée et découverte enfin, dans des haillons de bohémienne à travers lesquels sa nudité sourit au roi et à ses lévriers), je reconnus sur son flanc le signe bistre d’un minuscule grain de beauté. Hagard et extasié (le roi pleurant de bonheur, les trompes sonnant en fanfare, la nourrice ivre morte), je revis l’adorable courbe rétractile de son abdomen, où s’étaient jadis recueillies mes lévres descendantes, et ces hanches enfantines où j’avais embrassé l’empreinte crénelée laissée par l’élastique de son short - dans la fiévre de cette ultime et impérissable journée, derriére les Roches Roses. Les vingt-quatre années que j’avais vécues depuis se fondirent jusqu’à n’étre plus qu’une flamméche imperceptible, qui palpita un instant et s’éteignit.
V. Nabokov, Lolita